La croissance de l’État au 20e siècle et l’importance de débattre des idées

2016-05-10

Alors que je mettais de l’ordre dans mes papiers récemment, j’ai retrouvé le texte d’un discours que j’ai donné en décembre 2005, quelques jours après avoir démissionné de mon poste de vice-président à l’Institut économique de Montréal pour présenter ma candidature à l’élection fédérale qui s’est déroulée dans les semaines suivantes. Le discours avait lieu dans le cadre d’un concours de débats entre étudiants organisé par la Société universitaire canadienne pour le débat intercollégial à l’Université Bishop’s à Sherbrooke. J’ai parlé de l’importance de défendre les bonnes idées et j’ai discuté d’une idée en particulier : la menace que pose la croissance de l’État pour la liberté individuelle. -- 31 juillet 2009

 

La croissance de l’État au 20e siècle et l’importance de débattre des idées
Par Maxime Bernier
Université Bishop’s
3 décembre 2005

Dans les débats publics, il est plus facile de défendre des idées reçues que des idées controversées. Je vais m’engager sur une voie difficile et tenter de défendre une idée qui n’est pas très populaire auprès de la plupart des intellectuels, des étudiants et des universitaires.

Quand tout ne va pas pour le mieux, il nous faut un leadership politique, un autre programme gouvernemental, n’est-ce pas ?

En fait, je ne vais pas prendre cette voie. Elle ressemble trop à la présomption générale selon laquelle chaque fois qu’un problème survient quelque part, il faudrait que le gouvernement intervienne.

Ce soir, c’est le contraire que je vais défendre. Avocat de profession et ayant travaillé jusqu’à tout dernièrement avec des économistes de l’Institut économique de Montréal, un groupe de réflexion indépendant, je connais trop bien les problèmes que cause l’intervention du gouvernement dans les relations sociales.

Les débats publics sont au coeur des activités de l’Institut économique de Montréal. En effet, l’Institut lance souvent des débats sur des sujets dont la classe politique ne veut pas parler.

Dernièrement, l’IEDM a par exemple publié une étude qui montre comment le monopole du gouvernement sur la distribution des boissons alcoolisées, comme la Société des alcools du Québec ou la LCBO de l’Ontario, est inefficace, quel que soit le point de vue adopté, sauf bien entendu du point de vue des interventionnismes à tout crin et des partisans du statu quo.

Les débats sont importants parce qu’il s’agit d’un moyen crucial de découvrir la vérité. Je dis «un» moyen parce qu’il ne suffit pas de discuter. Il faut aussi que l’individu soit libre de vivre en accord avec ses idées et ses valeurs. Il faut mettre à l’épreuve le statu quo, les idées anciennes, surtout à notre époque où la rectitude politique est omniprésente.

Les débats publics permettent d’éclairer non pas la différence entre ce qu’on appelle «la droite» et «la gauche» mais plutôt les positions de ceux qui, dans les domaines social ou économique, réclament davantage ou moins d’intervention de la part du gouvernement.

Le siècle de l’État

Dans un article sur le fascisme publié dans l’Encyclopédie italienne de 1932, Benito Mussolini a écrit que

Si le dix-neuvième siècle a été le siècle de l’individualisme, on peut s’attendre à ce que le vingtième siècle soit celui du collectivisme, donc de l’État. (Reproduit dans Internet Modern History Sourcebook, Université Fordham,http://www.fordham.edu/halsall/mod/mussolini-fascism.html.)

Malheureusement, les espoirs de Mussolini se sont concrétisés. Le 20e siècle a effectivement été le siècle de l’État. Dans tous les pays du monde, le rôle et le pouvoir du gouvernement ont radicalement augmenté. Si on utilise la mesure tout de même imparfaite des dépenses publiques en proportion du produit intérieur brut dans les principaux pays du monde libre, celle-ci a doublé de 1913 à 1960 (d’environ 13% à 28%) puis est passée à 46% en 1996. Les dépenses publiques au Canada ont suivi la même trajectoire. (Vito Tanzy et Ludger Schuknecht, Public Spending in the 20th Century: A Global Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 6-7.)

Si on examine les dépenses publiques par habitant en dollars constants depuis 1961 au Canada, on voit bien ce qui est arrivé au cours des dernières décennies. Les dépenses publiques réelles par habitant (incluant tous les paliers de gouvernement) ont triplé, passant de moins de 4000 $ au début des années 1960 à environ 13 000 $ au milieu des années 1990. Après êtres tombées à 12 000 $ vers la fin des années 1990, elles recommencent à augmenter.

La taille du gouvernement n’a donc pas diminué, mais sa croissance s’est plutôt stabilisée, temporairement semble-t-il.

Cependant, les dépenses publiques et les impôts perçus en conséquence n’expliquent qu’une partie de la croissance de l’État. L’évolution de la réglementation est un autre facteur. À cet égard, la situation est la même, ou peut-être un peu plus sombre.

L’Institut économique de Montréal a calculé que le gouvernement du Québec adopte maintenant quelque 8000 pages de nouvelles lois et de nouveaux règlements chaque année, tandis que le gouvernement fédéral rajoute 2000 pages. Au Canada, comme dans d’autres pays, la création de nouvelles lois et nouveaux règlements a légèrement ralenti dans les années 1980, mais ce ralentissement n’a été que temporaire. En fait, très peu de règlements ont été abolis, alors qu’une multitude de nouveaux règlements ont été créés. Notre société n’a jamais été autant réglementée.

Pourquoi la taille du gouvernement a-t-elle tant augmenté ?

Pourquoi nos gouvernements démocratiques ont-ils connu une si forte croissance ? Pourquoi le 20e siècle a-t-il été le siècle de l’État ? Est-ce que tout le monde a vraiment souhaité ces gouvernements gigantesques, probablement plus puissants que tous les gouvernements monarchiques de l’histoire occidentale ?

Les économistes qui mettent de l’avant la théorie des Choix publics se sont penchés sur ces questions au cours des dernières décennies. Ceux d’entre vous qui étudient l’économie ou la science politique savent que la théorie des Choix publics est une école d’analyse économique développée par des penseurs comme Anthony Downs, James Buchanan (lauréat du Prix Nobel de 1986) et de nombreux autres. Elle fait maintenant partie de l’analyse économique courante.

Cette théorie repose sur l’hypothèse assez réaliste voulant que la classe politique et les fonctionnaires ne soient pas moins égoïstes que les gens ordinaires, comme vous et moi. C’est pourquoi nous observons des «échecs du gouvernement», c’est-à-dire l’incapacité du système politique et de la bureaucratie à donner suite aux préférences des électeurs et à leur fournir ce qu’ils demandent de manière efficiente.

De nombreuses raisons expliquent cette situation. Permettez-moi de les résumer en faisant référence à ce que Milton Friedman, lauréat du Prix Nobel d’économie de 1976, a appelé le  » triangle de fer  » constitué de la classe politique, des groupes d’intérêt et des fonctionnaires.

L’impulsion principale des tendances politiques vient souvent de petits groupes dont les intérêts sont concentrés et qui gagnent l’appui des politiciens au détriment d’intérêts plus importants, mais dispersés et désorganisés. Les intérêts restreints et concentrés l’emportent donc sur les intérêts des contribuables, plus importants mais dispersés. Ce phénomène s’observe dans le cas des subventions gouvernementales et de toutes les formes de protection accordées aux entreprises commerciales.

C’est pourquoi tant de personnes obtiennent des privilèges du gouvernement que nous finissons tous par payer malgré nous. Si on additionne tous les cas de ce genre, on obtient des gouvernements qui perçoivent puis dépensent 45% de ce que gagnent les gens.

En effet, comme le disent les économistes des Choix publics, les électeurs ne savent pas grand-chose de la politique. L’électeur type consacre moins de temps à se renseigner sur les enjeux économiques et politiques que sur sa nouvelle voiture. Les politiciens réagissent donc davantage aux intérêts particuliers qu’aux préférences de l’ensemble des électeurs.

Enfin, examinons le dernier côté du triangle de fer : le fonctionnaire. Avez-vous déjà vu un fonctionnaire qui se sacrifie pour servir le public, par exemple en réclamant une baisse de salaire ? Pas exactement. Le fonctionnaire n’est ni bon, ni mauvais : il est simplement comme vous et moi, c’est-à-dire qu’il est principalement intéressé par son propre bien-être.

Le fonctionnaire typique cherche à obtenir un revenu plus élevé et d’autres avantages. S’il est en mesure d’influer sur la prise de décision politique, il cherchera à élargir les programmes qu’il administre. En fait, les fonctionnaires, sauf aux niveaux inférieurs, ont une grande influence sur la prise de décision politique parce que ce sont eux qui contrôlent l’information et l’ordre du jour des politiciens.

Si les groupes d’intérêt et les fonctionnaires veulent un gouvernement plus interventionnistes et que les politiciens acceptent, alors les électeurs auront davantage de gouvernement, peu importe ce qu’ils veulent. C’est la réalité, l’État tel qu’il est et non tel qu’il devrait être, comme en rêvent certains.

La croissance hors de contrôle des gouvernements est un problème systémique. Chaque année, l’Institut Fraser calcule le jour d’affranchissement de l’impôt, soit le jour où le Canadien moyen cesse de travailler pour financer tous les paliers de gouvernement (fédéral, provincial et municipal) et commence à travailler pour son compte. Cette année, ce jour tombait le 26 juin. D’une certaine façon, nous sommes des esclaves des gouvernements pendant six mois et libres les six autres mois. Nous sommes obligés de payer des taxes et des impôts et ceux-ci servent à nous contrôler et à régler les problèmes créés par trop de gouvernement.

Les conséquences concrètes

Les conséquences concrètes du fait d’avoir un gouvernement qui taxe et qui subventionne, qui surveille et qui contrôle, sont une diminution de la liberté individuelle et de la prospérité. Il devrait être assez évident qu’un interventionnisme étatique effréné ne conduit pas à la prospérité. Si c’était le cas, le Québec serait la région la plus riche en Amérique du Nord. En fait, le Québec occupe le 55e rang parmi les 60 États et provinces pour son produit intérieur brut par habitant.

L’Alberta est la province la plus riche et ce n’est pas grâce à son pétrole. Il n’y a pas de pétrole en Suisse, mais il y en a beaucoup au Nigeria. En fait, le produit intérieur brut par habitant de l’Alberta est supérieur à celui du Texas. L’interventionnisme moins poussé du gouvernement albertain y est certainement pour quelque chose.

De nombreuses études économiques montrent que moins son gouvernement intervient dans l’économie, plus un pays est prospère. Dans un cas, l’analyse de 23 pays de l’OCDE sur une période de 36 ans a permis de constater que la croissance économique est inversement proportionnelle aux dépenses gouvernementales. Chaque fois que la taille de l’État augmente de 10 points de pourcentage par rapport au produit intérieur brut, il s’ensuit une réduction permanente de la croissance économique de 1 point de pourcentage par an.

Le gouvernement ne peut maîtriser l’économie sans maîtriser les gens. L’existence de gros gouvernements interventionnistes a des répercussions sur la vie des gens, vous et moi. Non seulement sur le plan de la prospérité économique, mais plus directement, en faisant perdre aux individus le contrôle sur leur propre vie.

La souveraineté de l’individu est menacée lorsque les adultes doivent, comme des enfants, quémander au gouvernement une multitude d’autorisations et de permis, souvent pour des activités qui étaient tout à fait libres il y a de cela quelques décennies seulement.

Qu’arrivera-t-il ensuite ? Le gouvernement devrait-il imposer aux gens ce qu’ils devraient manger et quand faire de l’exercice ? Le gouvernement devrait-il obliger les gens qui veulent des enfants à demander une autorisation spéciale, comme certains philosophes et spécialistes de la santé publique l’ont proposé ? Pourquoi pas ? L’adoption est déjà réglementée, n’est-ce pas ? Ce serait bien sûr pour notre bien. Si nous croyons à la théorie du Choix public, nous nous dirigeons directement vers le monde de 1984 imaginé par George Orwell.

Comme je l’ai dit au début de mon allocution, le véritable schisme ne se situe pas entre la gauche et la droite, mais entre les tenants de l’étatisme et ceux de la liberté individuelle.

Il y a de l’espoir

Je pense tout de même qu’il y a de l’espoir. Nous ne sommes pas condamnés à subir un gouvernement de plus en plus puissant et à voir notre liberté s’éroder de plus en plus.

Il y a de l’espoir, si vous croyez en vous. Si vous croyez en votre droit de prendre en main votre destin et de planifier votre vie. Si vous vous comportez comme des citoyens, pas comme des bénéficiaires ; comme des citoyens, pas comme des spectateurs ; comme des citoyens, pas comme des sujets. Comme des citoyens responsables.

Nous devons convaincre nos concitoyens que leurs libertés individuelles sont menacées par la tyrannie étatique. Ce ne sera pas facile, mais c’est faisable.

Le fait que la croissance du gouvernement ait ralenti dans les années 1990 vient renforcer mon espoir. Je suis optimiste en partie parce que je crois à l’individu. L’individu va recommencer à exiger que sa souveraineté soit respectée. C’est la souveraineté de l’individu qui compte, pas celle de l’État. En effet, l’État souverain, de par sa nature même, écrase la souveraineté de l’individu.

Ainsi, le combat intellectuel et moral du 21e siècle oppose ceux qui favorisent la liberté à ceux qui favorisent le contrôle par le gouvernement d’activités pacifiques.

Pour terminer, je citerai deux économistes qui se situent, pour de nombreuses raisons, aux deux pôles du spectre politique. L’un est John Maynard Keynes, économiste dont l’ouvrage publié en 1936, The General Theory of Employment, Interest and Money (La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie) a servi pendant de nombreuses décennies de puissante justification à l’intervention gouvernementale dans l’économie. L’autre est Friedrich Hayek, qui s’est opposé dès le début aux théories de Keynes.

Keynes et Hayek estimaient tous les deux que les débats et l’exploration des idées étaient des exercices importants, et c’est sur ce point que je veux revenir en conclusion. Keynes a écrit, à la fin de sa Théorie générale :

Les idées des économistes et des philosophes politiques, tant lorsqu’ils ont raison que lorsqu’ils ont tort, sont plus puissantes qu’on ne le pense habituellement. En effet, elles gouvernent pratiquement le monde à elles seules. (Ma traduction)

Hayek a écrit :

Nous devons faire de nouveau de la création d’une société libre une aventure intellectuelle, un acte de courage. (…) Si nous pouvons retrouver cette croyance dans le pouvoir des idées qui était la marque du libéralisme dans ses meilleurs moments, le combat ne sera pas perdu. («The Intellectuals and Socialism», 1949. Ma traduction)

Tout ce qui arrive à la société vient des gestes posés par des gens guidés par leurs idées. Il faut lutter contre les idées fausses et les remplacer par des idées meilleures. Les idées des gens, et seulement les idées des gens, peuvent nous éclairer. C’est ainsi que la lumière jaillit des débats !

Je suis confiant que de meilleures idées naîtront de votre génération. En définitive, c’est à vous qu’il reviendra de décider si nous aurons une société plus libre et prospère.

Mesdames et messieurs, chers amis, félicitations pour cet événement et longue vie à la liberté individuelle !