L’assouplissement quantitatif est-il une solution à la crise?

Publiée le 10 mai 2016

Le 28 avril 2009, le gouverneur de la Banque du Canada, M. Mark Carney, ainsi que M. Paul Jenkins, premier sous-gouverneur, comparaissaient devant le Comité permanent des finances de la Chambre des communes, sur lequel je siège, pour discuter des interventions de la Banque pour lutter contre la crise économique. Je leur ai posé une question sur l’assouplissement quantitatif, c’est-à-dire les interventions de la Banque visant à accroître la masse monétaire lorsque le taux d’intérêt est pratiquement à zéro. On peut visionner cet échange sur la vidéo suivante ou lire la transcription adaptée plus bas. -- 5 mai 2009

 

Maxime Bernier: Dans l’annexe de votre document sur la politique monétaire que vous avez déposé la semaine dernière, vous expliquez comment la Banque du Canada va procéder à ce que les experts appellent un assouplissement quantitatif, c’est-à-dire comment la Banque va augmenter la quantité de crédit dans l’économie. Traditionnellement, vous le faites en achetant des bons du Trésor.

Maintenant, dans le cadre de cette mesure exceptionnelle, vous pourriez le faire en achetant aussi des actifs financiers du secteur privé, c’est-à-dire si je comprends bien des actions et/ou des obligations d’entreprises privées particulières. La Banque va acheter ces actifs en créant de l’argent à partir de rien.

Je dois d’abord vous dire à quel point cette pratique de création monétaire à partir de rien et de gonflement artificiel de crédit m’inquiète. Les théories inflationnistes de Keynes étaient discréditées depuis plusieurs décennies et maintenant, soudainement, on dirait que tout le monde est devenu keynésien. Si créer de l’argent neuf et gonfler le crédit pouvaient vraiment susciter la croissance, il n’y aurait jamais de récession ni de ralentissement économique.

En fait, plusieurs économistes croient que c’est une création monétaire trop forte qui a entraîné cette crise. Le crédit trop facile pendant la majeure partie de la présente décennie aurait entraîné des bulles, en particulier dans les secteurs de la finance et de l’immobilier. Une récession survient lorsque ces bulles éclatent et que l’économie doit se rajuster. Si c’est le crédit trop facile qui a suscité les bulles et la crise, j’aimerais bien comprendre comment on peut espérer sortir de la crise en augmentant encore plus la quantité de crédit. Ne risque-t-on pas ainsi de créer encore plus de distorsion dans l’économie en faisant cela?

Certains disent que l’assouplissement quantitatif est maintenant la voie à suivre, puisqu’il est pratiqué par la plupart des autres banques centrales des grands pays. Mais si le Canada connaît une crise moins sévère parce que sa politique monétaire est justement plus conservatrice et plus prudente que celle de ses partenaires, il me semble que faire la même chose que les autres n’est pas nécessairement la meilleure option.

J’ai une question spécifique. Vous admettez dans votre document Monsieur Carney que l’achat d’actifs privés va faire augmenter leur prix. Vous affirmez aussi que cela va se faire de façon neutre à l’égard des secteurs et des actifs de nature similaire. Comment exactement pouvez-vous rester neutre, alors qu’il y a des milliers d’actifs financiers différents dans différents secteurs? Est-ce que la Banque ne risque pas de se mettre dans une position de favoriser certains secteurs ou certaines entreprises au détriment d’autres?

Mark Carney: Je vous remercie de votre question. Premièrement, je voudrais souligner quelques points. L’objectif de ces opérations serait… Et c’est une question… c’est vraiment conditionnel. Ce n’est pas le plan de la Banque, nous avons un cadre mais si c’est nécessaire d’augmenter la détente monétaire au Canada à cause d’un choc négatif peut-être, nous aurions des options, par exemple l’assouplissement des règles du crédit. L’objectif de ces opérations serait l’augmentation des conditions financières, des conditions de crédit dans l’ensemble au Canada.

L’aspect d’être neutre à l’égard des secteurs, des actifs, de nature similaire, nous pouvons utiliser l’adjudication, par exemple. C’est une manière d’être neutre par rapport aux secteurs. C’est une manière que la Banque d’Angleterre utilise maintenant pour des opérations d’assouplissement du crédit.

Au fond, votre référence à M. Keynes, je voudrais noter seulement que c’est plus une question de M. Friedman que M. Keynes, cette idée de la relation entre le montant de la masse monétaire et de l’inflation. Dans ce contexte, même si notre situation et nos conditions financières au Canada sont meilleures qu’ailleurs – et c’est la vérité-, mais les conditions financières ici sont difficiles, elles restent difficiles. La vélocité de la monnaie a chuté, alors cette relation, ce danger est beaucoup moindre, à cause de la récession et de la crise financière mondiale.

Paul Jenkins: Il y a aussi des techniques qu’on peut utiliser pour avoir un impact neutre. Par exemple, on pourrait acheter les indices. Il y a des techniques qu’une banque centrale peut utiliser pour avoir un impact neutre.

Mark Carney: Je veux être absolument clair. La Banque du Canada n’a aucun intérêt à poursuivre une politique industrielle.

Maxime Bernier: Je suis bien heureux d’apprendre que vous parlez d’assouplissements quantitatifs au conditionnel, ce n’est pas quelque chose que vous nous dites aujourd’hui que vous allez automatiquement faire. Et donc, si la position économique du Canada le demande, vous avez une option de plus dans votre boîte à outils. Je pense que c’est très sain.

D’un autre côté, par rapport à la question de la neutralité, ce que je comprends c’est que ce n’est peut-être pas l’achat direct de titres directement sur le marché boursier ou le marché obligataire, mais plutôt des indices dans différents secteurs qui pourraient faire en sorte que cela soit bien neutre.